← Retour aux articles

Publié le 25 octobre 2026

On ne recense pas le blé, on reconnaît ses fruits

Épis de blé doré dans un champ

Pour la Séance 4, la dernière de notre formation « Église et Nation », le Dr Ernest Dorilas et le Pasteur Frederic Nozil ont abordé une question directe, posée dès les premières minutes : Haïti traverse une crise multidimensionnelle — économique, politique, sociale, et celle de sa jeunesse. Face à ce tableau sombre, où est l'Église ? Que fait-elle ? Que peut-elle réellement faire ?

Un pays à genoux, une jeunesse ciblée

Le Dr Dorilas a ouvert son intervention avec des données précises et sans détour. Plus de la moitié des Haïtiens vivent avec moins de 3 dollars américains par jour. L'économie du pays recule pour une septième année consécutive. Depuis le 20 novembre 2016, date des dernières élections nationales, dix années se sont écoulées sans qu'Haïti ne retourne aux urnes. Et peut-être le constat le plus bouleversant : entre 30 et 50 % des membres des groupes armés seraient des enfants, un recrutement qui a triplé en une seule année.

Pourquoi ces enfants rejoignent-ils les gangs ? Selon l'enseignement, ils y cherchent ce que toute personne cherche : une famille, une identité, un revenu, une protection. Et la phrase qui a marqué l'assemblée résume l'enjeu tout entier : si l'Église ne l'offre pas, d'autres le feront.

Qui est vraiment l'Église ?

Avant de parler de l'impact de l'Église sur la société, encore faut-il savoir de quelle Église on parle. Le mot grec « Ekklesia », à l'origine du mot Église, signifie littéralement « ceux qui sont appelés hors de ». Dans l'Antiquité grecque, c'était un terme civique — l'assemblée des citoyens convoqués pour décider des affaires de la cité — avant de désigner, dans le Nouveau Testament, le peuple que Dieu appelle hors d'une vie éloignée de lui pour se rassembler autour de Jésus-Christ.

Un point a été souligné avec insistance : l'Église n'est jamais un bâtiment. C'est un peuple — et ce peuple a une responsabilité envers la cité.

Le paradoxe haïtien : tant d'Églises, si peu de transformation

Haïti compte environ 28 400 lieux de culte recensés. Et pourtant, le pays reste le plus pauvre des Amériques. L'enseignement a posé le problème sans détour : si le nombre de temples suffisait à transformer une nation, Haïti serait déjà transformée. Le problème n'est donc pas la quantité d'Églises visibles — c'est leur qualité, la part du bon grain face à l'ivraie.

Cette image renvoie directement à la parabole de Matthieu 13 : un homme sème une bonne semence dans son champ, mais un ennemi vient y semer de l'ivraie pendant la nuit. Les deux poussent ensemble, jusqu'à la moisson. Le champ, explique Jésus lui-même, c'est le monde — et l'ivraie pousse non seulement autour de nous, mais très souvent à l'intérieur même de nos assemblées.

Église invisible, Église visible

De cette parabole découle une distinction centrale pour tout le reste de l'enseignement. L'Église invisible, c'est ce que Dieu voit : ceux qui lui appartiennent réellement, le corps de Christ uni par l'Esprit. L'Église visible, c'est ce que les hommes voient : les institutions, les dénominations, les bâtiments — une structure qui peut abriter à la fois le blé et l'ivraie, y compris parmi ses dirigeants.

Le sujet de toute la séance se précise alors : il s'agit de l'implication de l'Église invisible — les vrais disciples — dans la vie sociale, économique et politique d'Haïti. Et la méthode pour la reconnaître n'est pas de recenser le blé, mais d'observer ses fruits : des écoles, des coopératives, des comités, une justice, des emplois, de la paix.

Là où l'État est absent, l'Église est déjà là

Les chiffres présentés sont éloquents. Environ 75 % des élèves du primaire haïtien étudient dans des écoles privées, le plus souvent religieuses — contre seulement 12 % d'écoles publiques. Près de 60 % des protestants appartiennent à des Églises membres de la Fédération Protestante d'Haïti. Concrètement, dans d'innombrables localités, l'Église n'attend pas que l'État agisse : elle est déjà présente, et déjà active.

L'exemple de Fonkoze, l'une des principales institutions de microfinance du pays, illustre qu'une action économique chrétienne concrète est possible : née en 1994 de l'initiative du Père Joseph Philippe, elle a offert des prêts solidaires aux femmes rurales et un véritable chemin de sortie de l'extrême pauvreté à des dizaines de milliers de personnes.

« Nou pa lan politik » : un mythe à démonter

L'enseignement s'est ensuite attaqué à une idée reçue très répandue : « nous, on ne fait pas de politique », ou encore l'idée que la politique serait trop sale pour qu'un chrétien s'en approche. Ce que montre la Bible dit pourtant autre chose : Joseph, Daniel, Esther et Néhémie ont tous servi au cœur même de l'État de leur époque. Le prophète Jérémie exhorte le peuple en exil à rechercher le bien de la ville où il se trouve (Jérémie 29:7). Et le sel, pour reprendre l'image de Matthieu 5, n'a d'utilité que s'il entre réellement dans la viande.

Une distinction essentielle a été posée : l'implication légitime de l'Église dans la société n'est pas la même chose que l'ingérence partisane, qui elle, reste dangereuse. L'Église parle à la politique au nom de l'Évangile ; elle ne devient pas, pour autant, un parti politique.

Six leviers économiques, à la portée de chaque assemblée

Au-delà des principes, l'enseignement a proposé des actions concrètes, réalisables à l'échelle d'une seule Église locale : la mutuelle de solidarité — une forme modernisée du « sòl » traditionnel —, la coopérative d'achat et de vente groupée, l'incubateur d'Église pour accompagner de jeunes entrepreneurs, l'annuaire des talents et commerces de l'assemblée, les ateliers de transmission de métiers, et la mobilisation d'une diaspora productive plutôt que seulement donatrice.

Une méthode en six étapes a même été présentée pour lancer une simple caisse de solidarité locale — de la réunion des premiers membres jusqu'au partage annuel des gains, en passant par la règle, rappelée avec insistance, que la caisse ne doit jamais être gérée par le seul pasteur.

Former la prochaine génération : un acte théologique

Le dernier axe de l'enseignement portait sur l'éducation, présentée non comme une option, mais comme un acte théologique à part entière. Daniel et ses compagnons, formés au cœur du système babylonien sans renier leurs convictions, en sont l'exemple biblique. Le Deutéronome appelle à une transmission intégrale — à la maison, en chemin, au coucher comme au lever. Et les Proverbes rappellent que la crainte de l'Éternel est le commencement de la science : un savoir sans valeurs reste, au fond, incomplet.

Cette dernière séance referme la formation « Église et Nation » sur une conviction simple, mais exigeante : l'Église haïtienne n'a pas à attendre que l'État agisse pour commencer à agir elle-même. Elle est déjà présente dans les écoles, les quartiers, les familles, les petites caisses de solidarité. La question qui reste, pour chaque croyant, est celle posée en clôture de la séance : si mon Église disparaissait demain, qu'est-ce qui manquerait réellement à mon quartier ?

Merci au Dr Ernest Dorilas et au Pasteur Frederic Nozil pour cet enseignement à la fois rigoureux et porteur d'espérance, qui clôt un parcours de quatre séances consacré à la place du chrétien haïtien dans la reconstruction de son pays.